Kokyu

Reiki

Kokyu

Kokyu 呼吸 est une notion souvent évoquée, rarement expliquée, quasiment jamais approfondie. Je vous propose quelques pistes d’explorations techniques et philosophiques de cette notion au cœur de la pratique du système Usui Reiki Ryōhō.

La respiration est un enchaînement de cycles

Dans notre pratique, on parle souvent de l’importance de la respiration et de son rôle clé comme source de circulation de l’énergie vitale. Pourtant, j’ai plutôt constaté que très peu de connaissances concrètes sont transmises sur ce thème primordial. Généralement, l’élève apprend quelques exercices respiratoires fondamentaux à partir desquels il est supposé découvrir et percevoir « sur le tas » tout ce dont il a besoin pour comprendre le concept de kokyu et le pratiquer. Cela ne fonctionne pas toujours.
Par ailleurs, on entend souvent dire que le problème majeur, dans toutes les techniques de développement personnel du système Usui Reiki Ryōhō, revient à la question de la respiration. De fait, la respiration est un sujet si vaste et si propice aux interprétations, qu’il serait bien prétentieux d’en proclamer des « vérités universelles ». Cependant, quand elle est réalisée correctement, notre corps et notre esprit peuvent « sentir » que la voie est la bonne. 

Je voudrais ici partager quelques idées qui m’ont été instructives et utiles. A aucun moment je n’affirme que la pratique doit rester figée dans une méthode particulière et/ou que c’est LA bonne méthode.

呼 = Ko ou Yobu qui a pour significations appeler / inviter ou plus généralement expirer/souffler.

吸 = Kyū ou Suu qui a pour significations siroter / absorber / aspirer ou inspirer / inhaler.

Le mot pris dans son ensemble peut prendre plusieurs sens en japonais, dont, bien sûr, le simple fait de respirer. Il peut aussi être étendu pour évoquer timing / mouvement / harmonie en mouvement, etc. Voyons-le ici comme la définition du processus universel de « remplissage et vidage », « accumulation et dispersion » ou encore « croissance et dépérissement ». De cette manière, le concept prend une dimension supérieure.

Par exemple, le kokyu de la mer peut être vu comme étant les marées, le kokyu de la terre pourrait être sa rotation annuelle autour du soleil ainsi que les saisons, et il existe le kokyu du jour et de la nuit, le kokyu d’une vie humaine.. Toutes ces évolutions cycliques que l’on peut observer en nous-même, dans la Nature ou dans l’Univers peuvent tous représenter un processus de kokyu.  L’image qui a été la plus forte et la plus nette pour ma compréhension du kokyu est celle de la mer et des marées., peut-être parce que j’ai grandi près de l’océan et que j’habite encore en bord de mer. Quelqu’un qui n’a jamais approché la mer trouvera dans la Nature mille autres exemples le concernant sans doute plus – les saisons, les cycles biologiques ou planétaires, les cycles géologiques, etc. Néanmoins, envisager l’Univers comme notre professeur reste toujours une bonne méthode !

Dans la pratique du système Usui Reiki Ryōhō, toutefois, nous sont données un certain nombre de pistes et d’indications que nous devons suivre pour que nos mouvements se transforment en une technique personnelle de soin efficace et naturelle.

  • Les mouvements expansifs, centrifuges, vers l’extérieur ou vers le haut sont des moments où l’énergie s’accumule et est mise en réserve. C’est ici que le plus souvent on inspire.

  • Les mouvements comprimants, centripètes, vers l’intérieur ou vers le bas sont des moments où l’énergie « jaillit » et est utilisée pour agir. C’est ici qu’on expire.

  • Il y a deux phases où la marée arrive au summum de son processus perpétuel (marée étale) et où il y a une absence (apparente) de mouvement (mais pas un arrêt du processus). Cela se produit bien sûr à la fin de la marée descendante (étale de basse mer) et à la fin de la marée montante (étale de pleine mer). Ce sont des moments « spéciaux » qui constituent un aspect très important du processus global – sont-ils la fin d’une phase ou le début de la suivante ?

Le concept d’Inyo au centre de Kokyu

Toute cette approche « cyclique » des choses amène – relativement rapidement et assez justement – l’élève au Taoïsme, au yin et yang, etc. C’est dans cette ancienne école de pensée chinoise que nous trouvons les bases de la respiration de l’être humain, tout comme bien d’autres sujets qui cherchent à équilibrer leur processus autour de l’idée de inyo / in-yō 陰陽 – (équivalent japonais de yin/yang) ou de kyojitsu 虚実. De fait, le concept de inyo est probablement le plus fort et le plus répandu qui soit dans la pensée japonaise, bien que largement ignoré et très peu traité.

Beaucoup de choses ont été dites sur ce principe chinois sur lequel repose le taoïsme. La première chose que vous devez savoir est que ces deux concepts ne doivent jamais être séparés. Là où il y a in, il y a yo. Dans la Chine ancienne, ces mots définissaient les deux côtés de la colline sacrée. Ils ont été créés pour définir les deux côtés d’une montagne: le côté ensoleillé (yo, équivalent de l’adret) et le plus sombre (in, équivalent de l’ubac). Il est impossible de dissocier le premier du second. Si vous pouviez diviser une montagne en deux parties, vous auriez toujours un côté sombre et un côté ensoleillé ! Ce principe inyo est comme les deux faces d’une feuille de papier, ou d’une pièce de monnaie: une face implique l’autre. Quand vous dites « in ET yo », vous créez une dualité et vous ne voyez pas l’image dans son ensemble.

Les deux kanji nous donnent plus d’informations:

  • Le kanji pour yo est 陽 et il est composé de trois groupes de traits. Celui du côté gauche ressemblant à un « B » symbolise la colline sacrée où les rituels étaient exécutés. Le second groupe de deux personnages l’un au-dessus de l’autre, est constitué de hi, le soleil (日) en haut, et de la pluie (雨) en dessous. Ils sont séparés par une barre horizontale signifiant que les choses changent et qu’après la pluie (temps sombre) le soleil revient (temps de lumière). Ce n’est pas un jugement sur les choses mais simplement une observation de l’évolution naturelle des choses dans la vie.

  • Le kanji pour in est 陰 et commence par le même « B » montrant que les deux sont inséparables. Le groupe de droite est également composé de deux personnages. En haut se trouve ima (今, maintenant), et en dessous se trouve un kumo simplifié (雲, nuage). Cela signifie que les nuages ​​se forment maintenant et qu’un changement est attendu. Ceci est assez similaire au « I » du I Ching / Yi King / Yi Jing (divination) utilisé pour indiquer « un changement, une transformation ».

La signification claire d’inyo est donc que la vie change en permanence et passe d’un état à l’autre. Il n’y a rien de négatif ou de positif dans cet inyo. Contrairement à la compréhension couramment utilisée en Occident, ce n’est qu’une observation sans jugement des cycles de la nature (saisons, jours, météo). Souvenez-vous que les Chinois n’ont jamais inventé les dieux comme nous l’avons fait dans le reste du monde. Pour eux, la nature était permanente et évolutive, le changement était sa règle principale. Ils ont inventé le Yi Jing  en premier lieu pour aider à prendre des décisions sur les questions agricoles et rendre le monde invisible (implicite) visible (explicite).

En ce sens, notre Art de soin est la capacité de rendre l’invisible, visible.

Le concept de Kyojitsu mis en corrélation avec celui d’Inyo

Kyojitsu est un autre beau concept sur lequel réfléchir. Kyo 虚 signifie « faux / mensonge » et jitsu 実 signifie « vérité ». Les lier les deux donne l’idée de jongler entre le mensonge et la vérité pour tromper l’adversaire, ou mieux, pour le confondre afin qu’il prenne toujours les mauvaises décisions – la base de « L’Art de la Guerre » de Sun Tzu. Kyojitsu est donc un savant équilibre entre le vrai et le faux.

Si on rapproche ce concept de celui d’inyo, le faux implique aussi l’existence de la vérité. Définir quelque chose définit également son contraire. Tout comme « la méchanceté est une absence de bonté », le froid crée le chaud, l’obscurité crée le brillant, la femme définit le masculin, etc. Fait intéressant, c’est toujours la compréhension négative des choses qui en définit la compréhension positive, comme si nous étions programmés pour être optimistes. J’utilise ici les termes « négatif » et « positif » non pas en opposition mais dans la même approche de fusion que dans inyo, comme la bipolarité de l’aimant.

Lire entre les lignes semble donc être la définition de l’équilibre. Inyo kyojitsu nous permet de comprendre le flux permanent des changements dans la vie et sur la table de soin, entre uke 受け – « recevoir ou subir » et tori 取り – « prendre ou choisir ». En fait, toutes nos actions doivent être équilibrées pour pouvoir basculer naturellement dans l’inyo. En équilibrant les choses, nous nous débarrassons du processus de réflexion et développons la capacité (saino) de réagir aux aspects non manifestes des choses. Un excès de réflexion arrêterait ce processus et nous empêcherait de tendre vers le rokkon sho jou 六根清浄 (le détachement des Six Sens, pratique issue du Shugendō), conséquence logique issue du saino kon ki (aptitude / esprit / contenance): ayant développé  notre capacité, notre talent inné (saino) et notre esprit / âme (kon / tamashii), nous englobons le conteneur (utsuwa / ki). Notons que plus le conteneur est grand, plus le kūkan 空関 (espace) est grand. Étant vivant dans ce kūkan, nous comprenons l’équilibre de toutes choses et réagissons en conséquence.

N’ayant aucune intention, nous développons le bonheur et protégeons la vie.

A titre d’exemple bon nombre des idées du Zen ou du bouddhisme zen, sont le résultat d’une influence taoïste. On ne peut approcher l’Art et la Culture du Japon sous quelque angle que ce soit sans en ressentir l’influence profonde. Mais il semblerait que le taoïsme soit passé sous silence et les choses sont en général présentées comme « allant de soi ». C’est seulement à force de rencontrer encore et encore ces mêmes concepts dans les disciplines que l’on étudie, que l’on est de plus en plus convaincu de la présence d’un facteur commun dans ces principes sous-jacents. 

Aymeric.G

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