La pensée de Kūkai – Etude #1

Etude

La pensée de Kūkai – Etude #1

La différence entre Exotérique et Ésotérique

Parce que les enseignements ésotériques étaient nouveaux au Japon, Kūkai a dû expliquer soigneusement en quoi ils différaient des enseignements exotériques des six écoles de Nara. La toute première phrase de la « Différence entre exotérique et ésotérique » de Kūkai (Benkenmitsu nikyoron) écrit en 814 ou 815, résume les trois critères de sa distinction entre les enseignements exotériques et ésotériques :
« Alors que le Bouddha a trois corps, il existe deux sortes d’enseignements. Ceux délivrés par les incarnations célestes et historiques sont des enseignements « exotériques » (kengyo). Étant publiquement exprimés et abrégés, ces mots sont adaptés aux circonstances du public. Les discours de l’incarnation cosmique (hosshin), en revanche, sont des enseignements « ésotériques » (mikkyo). Obscur et intérieur, ces mots en sont l’exposition authentique. »

Le Bouddha , considéré comme un principe supramondain, se manifeste donc en « trois corps », de manière à apparaître dans différents mondes et différents temps. Ces trois « kayas » – ou corps – sont une référence à la doctrine trikāya qui avait été systématisée en Inde par l’école Yogacara vers 300 EC:

le Nirmāṇakāya – le corps d’émanation / le corps d’apparition/ le corps physique d’un bouddha dans lequel il apparaît en ce monde et que nous pouvons percevoir. Etant libéré du karma, c’est un corps d’essence qui a réalisé la vacuité et la non-dualité. Visible mais pas réel, il est plutôt considéré comme une émanation magique ayant pour but la compassion. C’est la manifestation physique d’un bouddha, le bouddha historique Sakyamuni ; 

le Sambhogakāya  – le corps de jouissance / le corps de gloire / le corps de félicité / le corps de récompense / le corps céleste (d’un bodhisattva devenu bouddha, appelé ‘bouddha céleste’) par exemple Amitābha /Amida ou Manjusri ;  Ce corps lui permet d’enseigner aux bodhisattvas et consorts. Le bouddha Amitābha – ou le bouddha des bouddhas, qui signifie littéralement « Lumière Infinie » – est la déité la plus souvent liée au Symbole 2 du Système Usui Reiki Ryōhō / SHK. 

le Dharmakāya – le corps de dharma / le corps de réalité absolue / le corps de la Loi / le corps cosmique (dans le Shingon, Mahavairocana / Birushanabutsu / Dainichi Nyorai = le Bouddha Cosmique exposant la vérité).  Il est la quintessence des qualités bouddhiques. Le bouddha Dainichi Nyorai est la déité la plus souvent associée au Symbole 4 du Système Usui Reiki Ryōhō / DKM.
Dainichi 大日 – signifie littéralement « Le Grand Soleil » et Nyorai 如来 – « Ainsi vient l’Un ». Ce bouddha représente la force de vie qui illumine l’univers. Il est la déité centrale du bouddhisme ésotérique mikkyō. Dans le bouddhisme Shingon, il apparait au centre du mandala du Monde du Diamant (Kongōkai) comme la « présence métaphysique qui incarne la raison » et dans le mandala du Monde de la Matrice (Taizōkai), « l’épistémologique présence qui incarne la sagesse ». La face courroucée de Dainichi Nyorai se nomme Fudo Myoo, qui est évoqué dans le bouddhisme de la terre pure pour la renaissance.

Dans la classification de Kūkai, le Sambhogakāya et le Nirmāṇakāya, comme « incarnations célestes et historiques », appartiennent à la catégorie des enseignements « exotériques » : ils s’appuient sur des moyens habiles qui permettent d’adapter les « mots » utilisés à la capacité et aux besoins du public et ne sont donc pas l’expression de la vérité ultime. En revanche, les enseignements « ésotériques » du Bouddha Dainichi, en tant que Dharmakāya – ou incarnation cosmique du Bouddha – en sont « l’exposition authentique ».

En résumé, et selon la présentation de Kasulis, Kūkai voit trois points de contraste entre les enseignements exotériques et ésotériques.

En termes de source des enseignements, le point a trait à l’incarnation du Bouddha faisant l’enseignement – le Bouddha Sakyamuni historique ou un Bouddha céleste Vs. le Bouddha Cosmique Dharmakāya exposant la Vérité.

En termes d’audience des enseignements, c’est le contraste entre un enseignement utilisant des moyens habiles, et donc « en fonction de ce qu’il fait pour l’auditeur, non de la réalité qu’il désigne », et la prédication directe du Bouddha Cosmique au praticien individuel.

En termes de forme d’expression, John Krummel dit que « pour le bouddhisme exotérique, la vérité absolue, c’est-à-dire le Dharma, transcende le monde et le langage, et ne peut donc pas être expliquée. Mais pour le bouddhisme ésotérique, ce Dharma lui-même est perpétuellement exprimé dans et comme son incarnation dans le monde phénoménal, dans ses sons, ses mouvements et ses formes, et même dans les pensées des êtres sensibles. »

Krummel poursuit en expliquant que « les commentateurs japonais ont souvent classé la pensée [de Kūkai] selon les lignes suivantes : la théorie des six éléments universels comme fournissant une métaphysique, la théorie des quatre mandalas comme fournissant une épistémologie, et la théorie des trois mystères comme fournissant une métapraxis1Examen de la nature et de l’efficacité de la pratique religieuse« . Soucieux de garder son texte accessible à un grand public de praticiens potentiels, Kasulis se concentre sur la « métapraxis » contenue dans le « Sanmitsu » traditionnellement traduit par les « Trois Mystères », bien que Kasulis préfère les appeler « les Trois Intimités » de l’Esprit, de la Parole et du Corps. Il explique que « mitsu » signifie à la fois « secret » et « intime », et soutient que dans la doctrine de Kūkai, les trois « mitsu » ne sont « secrets » que lorsqu’ils sont approchés de l’extérieur, « avec détachement ». Correctement pratiqués, ils permettent au praticien de « réaliser un engagement profond, intime et détaillé avec les processus de la réalité « .

Krummel attire notre attention sur le fait que le Cosmos – en tant que Bouddha en nous – est à l’origine des trois « mitsu » qui s’expriment à travers notre esprit, notre parole et notre corps. « Étant donné que le cosmos est le corps-esprit de Dainichi, ses actes, ses paroles et ses pensées… forment les configurations, les résonances et les modèles de l’univers, dans ces trois médias de « corps, parole et esprit », appelés les « trois mystères ». Toutes les formes et mouvements visibles et/ou tangibles constituent le corps du Bouddha et ses mouvements, tous les sons sont sa voix, et la compréhension de l’esprit de ce principe est la manifestation du Dharma sous une forme mandalique exprimant l’état d’esprit du Bouddha. C’est-à-dire que tous les objets des six sens constituent les configurations, les résonances et les modèles du cosmos, le corps et l’esprit cosmique du Bouddha Dainichi, communiquant le Dharma..
Les trois mystères sont dans chaque phénomène unique, passant par toutes les étapes de l’être sans discrimination, y compris les pierres, les plantes, les arbres, les animaux, les humains, les dieux, les démons et les lieux. Chacun d’eux sert de moyen « linguistique » qui communique le sermon de Dainichi dans son omniprésence, un sermon du Dharma qui ne peut être exprimé ou décrit au moyen des banals langages humains.

Sources :

Yoshito S. Hakeda – « Kūkai : travaux majeurs »

Thomas P. Kasulis – « Engaging Japanese Philosophy »

John W. M. Krummel – Article « Kūkai » dans l’Encyclopédie de philosophie de Stanford 

Aymeric.G

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