La pensée de Kūkai – Etude #4

Etude

La pensée de Kūkai – Etude #4

Le Troisième Mystère – L’intimité du corps

Au sein des enseignements spirituels Japonais, existe la triple discipline du corps, de l’esprit et de la parole, généralement nommée san mitsu 三密 (ou : san himitsu), ce qui signifie « les trois secrets », « les trois intimités » ou « les trois mystères ».
Vous trouverez de brèves présentations du san mitsu dans les articles Exploration 6 et La pensée de Kūkai – Etude #1. Les deux précédents articles (Le Premier Mystère – L’intimité de la parole et Le Second Mystère – L’intimité de l’esprit) avaient pour vocation de rentrer plus en détail dans cette compréhension de ces trois mystères par Kūkai.

La pratique Shingon des Trois Intimités/Mystères de la parole, de l’esprit et du corps vous permet d’imiter le Bouddha Dainichi Nyorai (ou Birushanabutsu / sk. Mahāvairocana). Selon les mots de Thomas Kasulis, les Trois Mystères vous permettent « d’appréhender l’univers comme une indication du style personnel de Dainichi, en harmonisant délibérément vos propres styles corporels, verbaux et mentaux avec ceux de Dainichi « . Dans les deux derniers articles, je me suis concentré sur l’intimité de la parole – la récitation de mantras – et l’intimité de l’esprit – la concentration sur les mandalas. Je vais maintenant passer à l’intimité du corps.

Lorsque Kūkai affirme que nous pouvons atteindre l’illumination « dans ce corps même » (principe du sokushin jobutsu1Litt. « Bouddha dans son propre corps ». Fait référence à un rituel religieux bouddhiste particulier, pratiquée au XIe siècle par des moines japonais qui, à travers une longue et douloureuse préparation mentale, physique et alimentaire, culminant avec la mort, prédisposent volontairement leurs corps à un processus d’auto-momification), veut-il seulement dire que nous n’avons pas besoin de milliers de vies avant de pouvoir l’atteindre, comme l’enseigne le Theravada ? Ou y a-t-il une raison spécifique pour laquelle il utilise le mot « corps » plutôt que « durant cette vie » ?

Pour Kūkai, l’univers est « l’incarnation » de Dainichi. Il y a donc un sens dans lequel « l’illumination nous est accessible dans cette incarnation parce que Dainichi est incarné en ce moment comme ce monde, y compris nos propres corps. » La pratique du Shingon est donc un moyen de s’identifier au bouddha en imitant le « style personnel de Dainichi », en utilisant les trois intimités, de sorte que « l’on connaît le bouddha-cosmique non pas en ‘se déplaçant autour de lui’ mais en ‘y pénétrant’ « .

Kasulis propose que nous considérions le koan Zen suivant pour saisir intuitivement ce que « y pénétrer » signifie :

L’étudiant demanda à Maître Xuansha comment entrer dans le Zen.
Le maître répondit : « Entends-tu le bruit du torrent de la montagne ? Entre là-bas ».

Kasulis attire ici notre attention sur le fait que, bien que Kūkai n’utilise qu’un seul terme pour désigner le corps, à savoir « shin« , il utilise trois termes pour désigner le mental : « shiki » (conscience) utilisé en relation avec les six grands éléments; « i » (le mental) utilisé en référence aux trois intimités ; et « shin » (esprit) utilisé en relation soit avec les intimités, soit avec la faculté mentale et affective qui forme l’expérience. Notez que le « shin » utilisé pour le corps et le « shin » utilisé pour l’esprit sont des translittérations de deux caractères différents. Puis il demande : « Comment ces trois notions du mental sont-elles liées ? Et comment se chevauchent-elles avec le corps ? »

Kasulis soutient que la déclaration suivante de Kūkai peut contenir la réponse : « Partout où les six grands éléments se rejoignent, c’est mon corps. Partout où les dix mondes existent, c’est mon esprit (shin) ».
« Puisque l’un des six éléments est la conscience (shiki), cette brève déclaration nous donne un indice sur les liens entre le corps (shin), la conscience (shiki) et l’esprit (shin) ». Identifié par l’autonomisation au corps de Dainichi, le corps de la personne imprègne les éléments constituant l’univers, y compris l’élément de conscience, mais l’esprit de la personne structure cet univers en dix, c’est-à-dire tous les mondes. Ainsi, le corps (shin) est essentiellement l’intimité corporelle (shinmitsu), l’incarnation du style de Dainichi comme étant le sien. Par la pratique du Shingon, on peut s’identifier au cosmos lui-même, mais ce cosmos n’est pas qu’une grande machine dépourvue d’intelligence puisque l’un de ses éléments est la conscience (shiki) (..) Que pourrait alors signifier considérer la conscience comme un élément constitutif de la réalité ? Pour poser la question en des termes proches du problème corps-esprit de la philosophie occidentale : comment cette conscience est-elle liée au corps ?

Kasulis introduit ici la notion de « cosmos proprioceptif » et nous demande de faire « une petite expérience du corps-esprit : les yeux ouverts, touchez les doigts de votre main droite avec votre index gauche ; puis fermez les yeux et faites la même chose. Ce n’est pas difficile du tout ! (..) Pour faire l’exercice, vous dépendiez de vos propriocepteurs (« récepteurs auto-orientés ») pour vous donner des informations sur l’emplacement de vos mains et de vos doigts. Ces capteurs neuronaux sont profondément ancrés dans votre chair et traitent en permanence des informations sur des phénomènes tels que la tension musculaire pour vous informer, entre autres, de l’emplacement et du mouvement de vos membres. Sans eux, vous ne pourriez pas non plus marcher ». Quiconque sait taper au clavier conviendra que ses doigts « savent » où se trouve chaque touche sur le clavier. Kasulis insiste sur le fait que, même lorsque la compétence est apprise, elle n’aurait pas pu être apprise si nous n’avions pas de capteurs neuronaux intégrés dans notre corps. Il serait cependant incorrect de conclure que la conscience est une propriété de la matière, comme le ferait probablement un esprit occidental typique.

« Kūkai ne réduit pas la réalité à l’esprit ou à la matière ; sa perspective n’est ni simplement idéaliste ni simplement matérialiste » ~ John Krumel

Pour Kasulis, « cette conscience est le corps-esprit de la conscience de soi, une conscience de soi qui n’objective pas le soi. Cela contraste avec votre conscience de soi intellectuelle qui est votre esprit (en tant que ‘shin’). Cet esprit est conscient de vous-même en tant qu’objet, observant consciemment votre doigt gauche toucher le bout des doigts de votre main droite ».

Ainsi, « lorsque Kūkai dit (..) que l’illumination consiste à ‘connaître votre propre esprit’, il signifie probablement quelque chose de plus que de comprendre votre séquence de pensée désincarnée. De plus, puisque la conscience (shiki) est l’un des six éléments de base du cosmos, l’univers entier, pas seulement vous, est proprioceptif. L’univers sait où et comment il est, sans avoir à y penser. »

Shiki (conscience en tant que sixième élément) et shin (esprit réflexif) sont deux fonctions totalement différentes : « Si la conscience (proprioceptive – shiki), en tant que l’un des six éléments, est à la frontière entre le côté micro et le côté macrocosmique, l’esprit (shin) est plus résolument du côté macrocosmique, le niveau de perception ordinaire dans la vie quotidienne. L’esprit est la fonction réflexive, impliquant à la fois l’affect et la pensée, qui interprète la macrophysique comme un monde, un monde dans lequel cet esprit vit (..) Chacun de nous vit dans le monde tel qu’il est structuré et interprété par son propre esprit. Il existe de multiples mondes vécus, chacun dépendant des hypothèses et des orientations de valeur que nous leur donnons. Bien sûr, ce ne sont pas littéralement des mondes, mais plutôt des mentalités, les cadres dans lesquels nos esprits habitent, ce que Shingon appelle les jushin (littéralement « demeures mentales »). Un état d’esprit est un réseau fixe de croyances et de valeurs à partir duquel nous expérimentons et interprétons le monde ».

Et ces « états d’esprit » sont ce que Kūkai présente dans le « Jujushinron« , traduit par « Les dix étapes du développement de l’esprit », un ouvrage massif qu’il a écrit en 830, cinq ans avant sa mort.

Sources:

Thomas P. Kasulis – « Engaging Japanese Philosophy »

John W. M. Krummel – Article « Kūkai » dans l’Encyclopédie de philosophie de Stanford 

Aymeric.G

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