La pensée de Kūkai – Etude #2

Etude

La pensée de Kūkai – Etude #2

Le Premier Mystère – L’intimité de la parole

Au sein des enseignements spirituels Japonais, existe la triple discipline du corps, de l’esprit et de la parole, généralement nommée san mitsu 三密 (ou : san himitsu), ce qui signifie « les trois secrets » ou « les trois mystères ».
Vous trouverez de brèves présentations du san mitsu dans les articles Exploration 6 et La pensée de Kūkai – Etude #1. Les trois prochains articles ont pour vocation de rentrer plus en détail dans cette compréhension de ces trois mystères par Kūkai. 

Dainichi Nyorai

Dainichi Nyorai (ou Birushanabutsu / sk. Mahāvairocana) est la déité associée au symbole DKM du système Usui Reiki Ryōhō. Dainichi 大日 – signifie littéralement « Le Grand Soleil » et Nyorai 如来 – « Ainsi vient l’Un ». Ce bouddha représente la force de vie qui illumine l’univers. Il est la déité centrale du bouddhisme ésotérique Mikkyō. Dans le bouddhisme Shingon, il apparait au centre du mandala du Monde du Diamant (Kongōkai) comme la « présence métaphysique qui incarne la raison » et dans le mandala du Monde de la Matrice (Taizōkai), « l’épistémologique présence qui incarne la sagesse ».

 

Dainichi Nyorai – en tant que Bouddha Cosmique – peut être considérée comme une extension de l’extrait bien connu du Sūtra du Cœur « la forme est le vide, le vide est la forme ». Il n’y a jamais eu – dans le Madhyamaka ou le Chittamatra – aucune tentative pour « entrer dans la vacuité du côté de la forme », c’est-à-dire du côté du monde des phénomènes, afin de s’engager dans la vacuité. Comme l’écrit Yoshito Hakeda, « le Dharmakaya1 le corps de la Loi, l’un des trois corps du Bouddha, son corps ultime, que seuls les êtres éveillés peuvent percevoir avait jusqu’ici (..) été considéré comme sans forme, sans image, sans voix et totalement au-delà de la conceptualisation. En définissant Mahāvairocana comme le Dharmakaya, Kūkai a identifié Mahāvairocana avec le Dharma éternel, la Vérité incréée, impérissable, sans commencement et sans fin ». Dainichi Nyorai peut être connu par « émulation » et « résonance ». Il « expose la vérité », il « prêche » auprès de vous. Pour bien apprendre de lui, il ne faut cependant pas suivre la voie de la science occidentale, qui exige de se détacher du monde pour l’observer. Selon les mots de Thomas Kasulis, vous devez plutôt « appréhender l’univers comme une indication du style personnel de Dainichi, en harmonisant délibérément vos propres styles corporels, verbaux et mentaux avec ceux de Dainichi ». La pratique Shingon des trois intimités / mystères de la parole, de l’esprit et du corps, cherche donc à imiter le fonctionnement de Dainichi Nyorai.

La réalité comme résonance

En suivant la réflexion de Kasulis, je vais me concentrer sur chaque intimité, en commençant par la parole. « La pratique Shingon de l’intimité verbale consiste à entonner une syllabe ou une phrase sacrée : un mantra. Par conséquent, l’indication verbale de Dainichi est un son. Quel mot ? … La réponse réside dans la fonction des mantras, ou comme on les appelle en japonais, ‘shingon’ – ‘mots de vérité’. Le rituel Shingon comprend six ‘mantras-graines’, à savoir A, Va, Ra, Ha, Kha et Hum. En récitant ces mantras avec la posture et l’attitude mentale correctes, on s’accorde aux ‘résonances’ ou ‘échos’ (kyo) de base qui constituent le cosmos. Ces mantras-graines exprimés, ne sont pas eux-mêmes les constituants de base de la réalité, mais en les entonnant dans le contexte rituel approprié, on devient sensible aux ‘mots de vérité’ inaudibles à l’ouïe ordinaire. C’est la pierre angulaire de la métaphysique de Kūkai : ‘la réalité comme résonance’ « .

Vous êtes la musique, tant que la musique dure

Kasulis explique qu’alors que regarder le monde avec vos yeux « génère une perspective dans laquelle vous êtes séparé de la chose vue, le son par contraste peut vous engloutir dans toutes les directions ». Le son vous a donc été donné pour vous aider à vous harmoniser avec le cosmos. N’oubliez jamais que ce n’est pas que « vous avez » le son ; mais parce que vous faites partie du cosmos, Dainichi Nyorai est en vous et vous donne un son. Kasulis écrit : « En tant que manifestation de son illumination, Dainichi entonne les syllabes sacrées ou, plus précisément, Dainichi est l’intonation des syllabes ». Chacun des six éléments, tels qu’ils étaient compris dans la tradition Est-Asiatique – terre, eau, feu, vent, espace et conscience – « s’accorde avec la résonance de l’un des six mantras-graines prononcés par Dainichi ».
Cela peut sembler étrange aux esprits occidentaux, mais n’utilisons-nous pas tous des mots empruntés au vocabulaire du son (et donc de la vibration) pour exprimer une correspondance avec une compréhension particulière ? Nous pouvons dire à un ami : « Je suis en accord avec ce que tu dis ». Le verbe « accorder » signifie harmoniser, ajuster, mettre en accord, se mettre d’accord. Cela me rappelle aussi un poème de Thomas Eliot : « Musique écoutée si profondément, qu’on ne l’entend plus. Mais vous êtes la musique, tant que la musique dure ». Le son vous fait sortir de votre Moi ordinaire pour devenir toute la réalité.

Être Vs Savoir

Ainsi, Kasulis conclut : « Du point de vue de l’engagement, être un bouddha n’est pas un changement de ce que vous êtes, mais de la façon dont vous savez. Lorsque vous atteignez l’éveil, vous réalisez ce que vous avez toujours été, en tant qu’aspect de la fonction de Dainichi: un petit sous-ensemble des résonances composant l’univers… vous pouvez réaliser comment votre petite partie du tout contient le modèle du tout en son sein ». On rejoint ici la théorie de la résonance et du Tout Unifié de Nassim Haramein.

Bien sûr, dans le Shingon, les pratiquants ne pratiquent pas le mantra seul, comme cela se fait dans les écoles ultérieures telles que celles la Terre Pure et de Nichiren. Le mantra est accompagné de visualisations de mandalas et de mudras. « Comme l’acte de Dainichi est Un, les trois pratiques sont Une. »

Sources :

Yoshito S. Hakeda – « Kūkai : travaux majeurs »

Thomas P. Kasulis – « Engaging Japanese Philosophy »

Aymeric.G

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